Gazette Recherche N°10

PAROLE DE CHERCHEUR

Greivis Buitrago Gámez est doctorante au sein du Centre de Recherche sur l'Intégration Economique et Financière (CRIEF) de l’Université de Poitiers. Elle réalise une thèse de doctorat en économie de la santé sous la direction de Liliane Bonnal et de Marc-Hubert Depret.
GR : Qu’est-ce qui vous a amené à vous engager dans un doctorat en économie ?
G.B.G. : Durant mon Master, j’ai eu l’opportunité de faire un stage au sein d’un centre de recherche en économie à l’Université de Rennes 1. Cela m’a permis de découvrir la recherche sur des thématiques liées à la santé, me donnant la motivation et l’envie de continuer sur cette voie.
GR : En quoi la question des accidents de la vie courante constitue un sujet de recherche original ?
G.B.G. : En France, cette question est traitée sous un angle épidémiologique et très peu d’un point de vue économique. Ma thèse s’intéresse ainsi à trouver un lien entre l’état de santé des personnes de plus de 65 ans et la probabilité qu’elles aient un accident de la vie courante (AcVC). Les premiers résultats montrent que les personnes les plus isolées ou avec des difficultés financières ont une probabilité plus forte d’avoir un accident. C’est donc un enjeu de santé publique et de politique sociale.
GR : Pourquoi vos travaux se focalisent sur la population des séniors ?
G.B.G. : Même s’il s’agit d’une menace qui nous concerne tous, le taux d’occurrence des AcVC est plus important chez les séniors. De plus, les conséquences sont généralement plus graves que pour les autres personnes, avec des séjours hospitaliers plus longs, des dépenses plus importantes et une plus grande probabilité d’incapacité permanente. Ce fait est particulièrement important en France, où la population des plus de 80 ans sera de 7 millions en 2040. Identifier les enjeux liés aux AcVC chez les séniors permettra de mettre en œuvre des programmes de prévention pertinents et efficaces pour diminuer l’impact de ce type d’accidents, d’améliorer leur qualité de vie et de limiter le coût de leur prise en charge.

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Un regard sur ... de nouvelles méthodes pour l’évaluation des conditions de travail

Il y a 10 ans, les partenaires sociaux signaient l’accord national interprofessionnel sur le stress au travail. Rendu obligatoire en 2009, l’accord enjoint les entreprises à mettre en œuvre des mesures pour identifier, prévenir, éliminer et à défaut, réduire les problèmes de stress au travail pour protéger la santé physique et mentale des travailleurs. Face aux enjeux économiques et de santé, le stress et les autres facteurs de risques psychosociaux (RPS) font régulièrement l’objet d’enquêtes nationales pour mesurer leur évolution et plus largement l’évolution des conditions de travail des salariés français. Parallèlement et depuis plusieurs années, les entreprises mettent en œuvre des démarches visant à limiter les RPS et à améliorer la qualité de vie au travail de leurs salariés. Comment la situation a-t-elle évoluée depuis 2008 ?

Quelques chiffres clés ?
Sans prétendre à l’exhaustivité et en se basant sur les enquêtes menées par la Direction de l’Animation de la Recherche, des Etudes et des Statistiques (DARES), nous pouvons mettre en perspective quelques indicateurs issus des enquêtes sur les « conditions de travail » menées en 2013 et 2016 :
•    68 % des salariés déclarent devoir fréquemment abandonner une tâche pour une autre plus urgente (contre 65 % en 2013).
•    45 % déclarent devoir se dépêcher « toujours ou souvent » (46 % en 2013).
•    43 % des salariés déclarent « répéter continuellement une même série de gestes ou d’opérations » (41 % en 2013 et 27 % en 2005).
•    24 % estiment que leur travail n’est pas reconnu à sa juste valeur (29 % en 2013).
•    30 % disent avoir subi un comportement hostile dans leur travail au cours des 12 derniers mois (37 % en 2013).
Si l’étude menée en 2016 montre une stabilisation voire une amélioration de certains indicateurs (moins de comportements hostiles, plus de reconnaissance, etc.), les chiffres restent globalement élevés et mettent en évidence un recul de l’autonomie des salariés (i.e. marges de manœuvre, latitude décisionnelle). Ces résultats amènent spontanément au constat qu’en 2018, la question des Risques Psychosociaux (RPS) (ou plus largement celles des conditions de travail) demeurent des enjeux majeurs de société et qu’il est nécessaire de poursuivre les efforts d’innovation en matière d’évaluation et de prévention.

Vers de nouvelles méthodes pour évaluer les ressentis et les comportements des individus dans l’entreprise
Il est intéressant de constater que les méthodologies d’évaluation sur lesquelles reposent les enquêtes sur les RPS ou la qualité de vie au travail, qu’elles soient menées par les institutions publiques ou les cabinets privés, n’ont quasiment pas évolué depuis plusieurs décennies. Elles prennent principalement la forme de questionnaires (administrés par un tiers ou auto-administrés) appelant des réponses déclaratives de la part de l’enquêté. Toutefois, ces méthodologies peuvent présenter des limites difficilement surmontables. Elles se traduisent par un certain nombre de biais dont le plus classique consiste, pour les participants, à en minimiser ou au contraire en exagérer les ressentis rapportés.

Une partie de nos travaux est consacrée à l’élaboration de nouvelles méthodes d’évaluation permettant de s’affranchir de réponses déclaratives de la part des participants et de limiter ainsi la probabilité de voir apparaître les biais mentionnés précédemment. Par exemple, en étudiant les effets de l’anxiété sur la cognition, nous avons mis en évidence le potentiel d’une tâche attentionnelle informatisée à prédire le niveau d’anxiété ressenti par les participants lorsque nous les confrontions à une situation stressante une semaine plus tard. Cette tâche attentionnelle consistait à détecter le plus rapidement possible des cibles qui apparaissaient sur un écran d’ordinateur. Chaque cible était précédée de l’apparition d’un stimulus (un visage ou un mot) neutre ou chargé émotionnellement. A chaque essai, le participant devait appuyer sur une touche du clavier pour indiquer qu’il avait détecter la cible. L’analyse des temps de réaction des participants a mis en évidence que la « capture » attentionnelle causée par l’amorce émotionnelle permettaient de prédire le niveau d’anxiété des participants lors de la situation stressante ultérieure. Cette tâche permet donc une évaluation « implicite » de l’anxiété en ce sens qu’elle ne repose pas sur des déclarations verbales (i.e. explicites) de la part des participants. D’autres tâches cognitives apparaissent comme d’excellents, voire de meilleurs, candidats pour de telles évaluations implicites. C’est le cas de l’IAT (Implicit Association Test) qui permet l’évaluation des cognitions sociales implicites par la mesure des associations d'idées automatiques. En 2002, Egloff et Schmukle ont démontré les qualités psychométriques de l’IAT et sa capacité à prédire l’anxiété, y compris lorsque les chercheurs demandaient explicitement aux participants de tenter de biaiser leurs réponses pour ne pas paraître anxieux ! Un autre intérêt de l’IAT réside dans sa capacité à prédire le comportement des individus. Des travaux menés dans le champ de la psychiatrie démontrent l’efficacité de l’IAT à prédire le comportement suicidaire de patients soumis au test (dans les 6 mois qui suivent sa passation). Dans cette étude, la validité prédictive de l’IAT apparaissait même supérieure à celle fournie par l’étude des facteurs de risques standards (épisodes dépressifs ou tentatives suicidaires antérieures).

Perspectives
Avec l’équipe SoCog (cognition sociale) du CeRCA (Université de Poitiers), nous testerons l’efficacité de l’IAT à prédire un ensemble de comportements et attitudes pertinents à considérer dans l’évaluation des RPS. Sans volonté de voir disparaitre les questionnaires généralement déployés dans les enquêtes, à termes, nous espérons pouvoir compléter la gamme des outils d’évaluation des conditions de vie au travail en : 1/recentrant l’évaluation davantage sur les comportements et attitudes des individus plutôt que sur leurs ressentis et 2/en effectuant des mesures implicites plutôt qu’explicites. Sur le plan de la prévention, dans l’hypothèse où de telles méthodes permettraient d’augmenter la fiabilité des enquêtes sur les RPS, elles pourraient déboucher sur des campagnes de sensibilisation plus ciblées en permettant, par exemple, une sélection plus pertinente des sujets de formations à proposer aux salariés. Soulignons toutefois que, pour pouvoir remplir ces objectifs, il sera nécessaire de valider expérimentalement ces nouveaux outils de mesure dans le contexte de l’entreprise, de tester la faisabilité technique de leur déploiement à large échelle, mais surtout de définir les conditions éthiques dans lesquelles ces outils pourront être proposés aux individus.

Publications des chercheurs de l’IRIAF sur ce thème :

Tedesco, A., Croisile, B., & Reynaud, E. (2011). The dot-probe task reveals an attentional bias towards threat stimuli and allows to predict emotional vulnerability to stress. XVIIth Conference of the European Society for Cognitive Psychology, Spain.



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EVENEMENT : CONFERENCE

 La journée sur l'enaction en informatique graphique et réalité virtuelle aura lieu à l'Espace Mendès France de Poitiers le 16 novembre 2018, de 8h30 à 17h10, dans le cadre des journées françaises d'informatique graphique. L'enaction est une des grandes approches des sciences cognitives, d'inspiration biologique et systémique, qui décrit les phénomènes par leurs interactions et inclut l'homme dans la boucle des connaissances. L'objectif de la journée est de présenter en quoi la théorie de l'enaction permet d'ancrer la réalité virtuelle comme une véritable discipline scientifique. Cette journée vise parallèlement à rapprocher la communauté des informaticiens de celle de la linguistique autour de l'élaboration des avatars signeurs en langue des signes française.

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